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04.04.2012

Les quatre leçons de Rangoon

Par BERNARD GUETTA

C’est tout simplement magnifique, mais il n’y a pas que l’émotion. Après quinze années de prison et d’assignation à résidence, Aung San Suu Kyi a donc gagné. Mondialement admirée pour la constance avec laquelle elle a opposé la non-violence à la brutalité des militaires régnant sur la Birmanie depuis un demi-siècle, la Prix Nobel de la paix a été élue dimanche députée d’une circonscription rurale du sud de Rangoun, la plus grande ville et ex-capitale de son pays. Sa victoire est aussi noble et enthousiasmante que celles de Gandhi, Martin Luther King ou Nelson Mandela. Mais attention ! Pour cette si grande dame, si forte et si fragile, la partie sera encore plus difficile demain qu’elle ne l’était hier car tout lui reste à faire, sans autres moyens que la ferveur populaire qui l’entoure et la dynamique de son élection. Ce n’est pas rien. C’est beaucoup. C’est énorme. Mais l’émotion ne peut pas faire oublier la réalité.

En lui permettant de se faire plébisciter dans des élections partielles, les généraux birmans n’ont fait que lui concéder une liberté surveillée. Aung San Suu Kyi et les 36 autres élus de son parti, la Ligue nationale pour la démocratie, siégeront dans un parlement où les militaires et leurs hommes seront dix fois plus nombreux. Ils pourront s’y faire entendre, utiliser cette tribune, bénéficier d’une immunité parlementaire. Sans doute pourront-ils même s’y rallier des soutiens d’élus en place aspirant, eux aussi, à ce vrai changement qu’une partie de l’armée souhaite aussi. C’est un autre jour qui commence mais la dame de Rangoun devra savoir à la fois consolider cette avancée politique, l’accompagner de progrès sociaux sans lesquels l’enthousiasme d’aujourd’hui reculera. Aller vite mais ne pas brusquer les choses et, surtout, canaliser la révolte des minorités ethniques qui constituent un tiers de la population.

Les Birmans n’occupent que le cœur de leur pays. Aux frontières montagneuses de l’Inde, du Bengladesh, de la Chine, du Laos et de la Thaïlande, sur tout son pourtour terrestre, la Birmanie est faite d’une mosaïque de petits peuples (Nagas, Chins, Kachins, Was, Chans ou Karens) que rien n’est venu intégrer à un pays dont ils rejettent l’autorité. Par les armes ou la désobéissance civile, ces peuples se battent pour leur indépendance ou une totale autonomie. C’est largement à cause de ces sécessionnismes que, quinze ans après la fin de la colonisation britannique, l’armée avait pris les commandes en 1962 mais elle n’a jamais pu les briser. Auprès de ces peuples, Aung San Suu Kyi bénéficie d’un crédit moral hérité de son père, artisan de l’indépendance birmane qui avait su gagner leur confiance. L’armée a longtemps été leur adversaire commun mais il n’est pas prouvé qu’ils voudront laisser du temps à la nouvelle élue et ne préféreront pas pousser l’avantage dans cette période d’entre-deux. Si les guérillas des frontières redoublaient d’intensité, la dame de Rangoun se trouverait dans une situation encore plus impossible à gérer et ce moment birman vient ainsi rappeler l’incertitude et la difficulté des transitions démocratiques.

C’est sa première leçon mais il en est trois autres, nettement plus encourageantes. L’une est que l’arme de la non-violence tend toujours plus à remplacer celle de la violence depuis le triomphe des révolutions de velours en 1989. Une autre est que la démocratie continue de marquer des points dans le monde. Elle a considérablement progressé dans l’ex-bloc soviétique, malgré la pérennité de Vladimir Poutine et des nouveaux potentats d’Asie centrale. Elle a balayé les dictatures militaires qui dominaient l’Amérique latine jusqu’à la fin des années 80. Elle ébranle le monde arabe et creuse son sillon sur le continent africain. Comme en Chine, la démocratie demeure inexistante ou de pure façade dans beaucoup de pays mais, en un quart de siècle, elle s’est étendue à un rythme sans précédent dans l’histoire parce que les nouveaux moyens de communication favorisent la contagion de la liberté et que la fin de la guerre froide a affaibli des dictatures que l’Union soviétique ou les Etats-Unis protégeaient jusqu’alors.

Quant à la quatrième leçon de Rangoun, elle est que les sanctions économiques internationales, loin d’être dérisoires, sont efficaces. Elles ne font jamais plier d’un coup les dictatures. Il leur faut du temps pour faire sentir leurs effets mais, sans elles, les généraux birmans, qui n’avaient plus que la Chine avec laquelle commercer, n’auraient pas fini par assouplir la censure, libérer des prisonniers politiques, accepter des élections libres et ouvrir ainsi la voie à ce qu’Aung San Suu Kyi appelle «une nouvelle ère».

 

Article disponible au lien suivant : http://www.liberation.fr/monde/01012400234-les-quatre-lecons-de-rangoun

 

03.03.2012

Tourisme en Birmanie

Happy World - Birmanie, la dictature de l'absurde from Happy World on Vimeo.

26.01.2012

Kris Peeters en Birmanie: priorité à la défense des droits de l'homme...d'affaires!

"Le fringant ministre-Président flamand, Kris Peeters, n’en pouvait visiblement plus d’attendre la fin des circonvolutions des généraux birmans autour d’un objectif démocratique encore hypothétique : il conduira dès le mois de mai une mission d’hommes d’affaires en Birmanie, nous apprend un tsunami favorable. Le très entreprenant défricheur de marchés vierges avait déjà fait le coup, le mois dernier, en Libye (il tenait absolument à arpenter l’autre place des Martyrs - celle de Tripoli), sans trop se préoccuper de la priorité à donner peut-être au dialogue politique, avant de songer à parler business. Mais on n’est pas en Belgique ; en Birmanie, les principes sont moins importants que les affaires."

La Libre Belgique, 21 février 2012.

18.01.2012

Après Nargis... Cyclone démocratique en Birmanie?

Les communiqués des agences de presse se succèdent: c'est un véritable cyclone démocratique qui frapperait actuellement la Birmanie!  Philippe Paquet, journaliste au journal La Libre Belgique, s'interroge sur ces vents puissants qui soufflent aujourd'hui sur le pays et auxquels rien de ce qui hier encore faisait de lui une des pires dictatures au monde ne semble résister. Actions Birmanie partage ses interrogations sur les évènements actuels dont les conséquences restent à ce stade difficiles à évaluer et tentera prochainement de dresser un premier bilan.

Ombres birmanes

Mis en ligne le 17/01/2012 sur le site web de La Libre Belgique

Par Philippe Paquet

Les dieux sont tombés sur la tête en Birmanie, rien n’y est plus comme avant. Pour un peu, les prisons deviendraient des centres de loisirs et les casernes des havres de paix. C’est comme si un gaz mystérieux s’était répandu dans le pays, changeant les méchants en braves gens, la junte en gouvernement civil, les épouvantails bornés en esprits ouverts, les idiots en génies, les indécrottables conservateurs en réformateurs éclairés Un vrai conte de fées.

Les vieux généraux qui, hier encore, tyrannisaient le peuple le plus aimable d’Asie, assurent ne plus vouloir jurer que par la démocratie, et ces ploucs ouvertement xénophobes font sans vergogne de l’œil aux délégations étrangères qui se bousculent désormais à l’aéroport de Rangoon.

Aung San Suu Kyi, qui a passé deux décennies en résidence surveillée, quand elle n’était pas en prison, parade dans les rues, reçoit des ministres et des journalistes occidentaux, fait campagne pour être élue au Parlement et se verrait bien au pouvoir, aux côtés de ces militaires qui, il y a peu, la haïssaient copieusement et vice versa.

La communauté internationale, qui empilait les sanctions diplomatiques et commerciales, songe maintenant à "récompenser" les autorités birmanes pour leurs bonnes actions.

On croit rêver et on ne peut s’empêcher de craindre un réveil brutal. On a beau deviner pourquoi la dictature la plus bête du monde (celle qui, en 1990, parvint à perdre les élections qu’elle avait truquées) brûle les étapes pour se refaire une virginité, on redoute que l’enjeu ne soit finalement pas assez important pour prévenir un retour de grosse manivelle quand la nomenklatura craindra pour ses privilèges, voire pour sa survie.

Cet enjeu est pourtant de taille. Il s’agit du retard colossal que la Birmanie a pris sur ses voisins, dans une des régions les plus dynamiques du monde, et de l’emprise que la Chine exerce sur une nation qui a le nationalisme à fleur de peau. Les généraux veulent donc la levée des sanctions, la fin de l’isolement et l’arrivée de nouveaux amis (les Etats-Unis, l’Europe, l’Inde ) qui aideront à relâcher l’étreinte chinoise.

C’est une bonne nouvelle pour les Birmans et pour tous ceux qui aiment ce pays magnifique. Mais pour qu’elle tienne ses promesses, les Occidentaux seraient bien avisés de doser leurs "récompenses" et d’attendre que se dissipent les ombres qui planent sur la démocratie birmane. Les élections du 1er avril ne sont, par exemple, que partielles. Très partielles.

http://www.lalibre.be/actu/international/article/713578/ombres-birmanes.html

24.10.2011

Que se passe-t-il vraiment en Birmanie? Entre prudence et espérance ...

Birmanie : la démocratisation est loin d'être achevée

par Fred Debomy, Nouvel Observateur, 21 octobre 2011

La libération, le 12 octobre, de 220 prisonniers politiques sur un total de 6359 détenus élargis, a été accueillie par certains commentateurs comme la preuve que la "perestroïka" birmane se poursuivait. Ce geste du régime birman n'a pourtant rien d'inédit : cette amnistie est dans la continuité des amnisties précédentes, à savoir la libération d’une partie des prisonniers politiques et le maintien en détention de tous les autres. Ce scénario a été reconduit maintes fois par le passé, sans qu'il s'avère jamais être le signe annonciateur du changement.

Cette répétition de l'histoire nous rappelle utilement qu'il faut rester prudent s'agissant des évolutions en cours en Birmanie : si l'espoir est permis, la démocratisation du pays est pour l'heure loin d'être achevée. Ban Ki-moon, secrétaire général des Nations unies, a donc eu raison de presser le gouvernement birman de libérer l'ensemble des prisonniers politiques dans un avenir proche.

La mise en place d'une commission nationale des droits de l'homme (qui a reconnu l'existence de "prisonniers de conscience" dans le pays) ne saurait davantage suffire à marquer le changement : il faudra d'abord la voir à l'oeuvre. L'annonce d'une levée prochaine de la censure doit quant à elle être confirmée. Pour l'heure, si le contrôle de la presse s'est assoupli, les publications birmanes sont toujours soumises au système de la censure préalable. Un changement de climat ne saurait suffire : seules les réformes structurelles comptent véritablement.

Aussi la Ligue Nationale pour la Démocratie de la principale figure de la résistance à la dictature, Aung San Suu Kyi, a-t-elle salué la loi récemment adoptée par le parlement, qui permet aux Birmans de se syndiquer et autorise le droit de grève (tout en relevant malgré tout les imperfections du texte). Mais là encore, il s'agira de juger à l'épreuve des faits : à l'adoption du texte devra s'ajouter la volonté politique de le faire respecter.

Les réformes économiques en sont, pour leur part, à leurs balbutiements : à la revalorisation des retraites des fonctionnaires s'est ajoutée l'invitation faite au Fonds Monétaire International à venir en Birmanie pour mettre fin aux approximations du système monétaire.

L'un des gestes les plus étonnants du régime demeure cependant la décision prise par le président Thein Sein de geler un projet de barrage controversé sur le fleuve Irrawaddy jusqu'en 2015,  année qui marquera la fin de son mandat. Cette annonce a surpris l'investisseur chinois China Power Investment Corp (CPI), impliqué dans le projet, et provoqué la colère de Pékin (qui, consciente de la montée du sentiment anti-chinois dans le pays, préfèrera peut-être faire preuve de modération). La preuve que Thein Sein est soucieux, comme il l'a déclaré, de "respecter la volonté du peuple"? Peut-être pas. Il a été dit que les négociations relatives au barrage avaient été conduites auprès de CPI par des membres du gouvernement sans que Thein Sein en maîtrise tous les aspects (une information que l'auteur de ces lignes ne saurait ni confirmer ni infirmer). Cette décision du président aurait donc pu être prise dans le souci de marquer son pouvoir. Le rapprochement opéré avec Aung San Suu Kyi comme les réformes entreprises pourraient faire partie de la même stratégie. En conséquence, on gagnera sans doute à ne pas penser que les intentions importent peu dès lors qu'elles permettent les réformes : on sera de cette manière moins surpris si la volonté apparente de démocratisation devait soudainement atteindre ses limites.

Enfin, les évolutions en cours doivent encore dépasser Rangoun et Nay Pyi Daw. Les attaques armées à l'encontre des civils dans les régions où vivent les minorités ethniques doivent cesser. Comme le prouvent les récents événements, les actes de torture, de viol et de travail forcé sont encore monnaie courante, notamment dans les Etats shan et kachin.

Il ne s'agit pas ici de cultiver un scepticisme de principe : Aung San Suu Kyi elle-même a mentionné les "développements positifs" en cours, précisant en même temps qu'on ne savait pas jusqu'où ils iraient. Au regard de l'opacité du régime birman, il est trop tôt pour interpréter ce qui se passe avec certitude. La prudence commande donc d'éviter deux écueils : prétendre que tout ce qui survient serait du déjà vu et faire preuve d'un enthousiasme précipité.

Texte disponible au lien suivant : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/206714;birmanie-la-democratisation-est-loin-d-etre-achevee.html